Tarlatamab et la lurbinectédine font partie des premiers médicaments pour lesquels le passage de l’évaluation clinique conjointe européenne (Joint Clinical Assessment, JCA) à l’évaluation française par la Haute Autorité de santé (HAS) peut être observé concrètement. Ces deux cas montrent que les données cliniques produites dans le cadre du JCA peuvent alimenter l’évaluation française, mais que la Commission de la Transparence (CT) les apprécie selon ses propres critères pour déterminer notamment le service médical rendu (SMR), l’amélioration du service médical rendu (ASMR) et la population cible.
Avec tarlatamab, l’enjeu porte principalement sur l’identification des PICO pertinentes pour la France et sur la robustesse des comparaisons indirectes. Avec la lurbinectédine, le cas montre qu’un seul PICO dans le JCA et la disponibilité d’un essai comparatif randomisé ne suffisent pas à aligner les conclusions : le choix de l’analyse, la méthodologie et la pertinence clinique des résultats restent appréciés au niveau national.
Ces premières évaluations françaises illustrent ainsi une interface centrale du règlement européen sur l’HTA : le JCA crée une base clinique commune au niveau européen, mais la capacité de ces données à étayer le SMR et l’ASMR reste une question d’évaluation française.
Le JCA modifie la base clinique disponible sans remplacer les principes d’évaluation de la HAS
Le JCA établit une évaluation clinique commune au niveau européen, tandis que la Commission de la Transparence continue d’appliquer les principes français d’évaluation des médicaments.
Le JCA évalue l’efficacité clinique relative et la sécurité du médicament au regard des questions PICO définies dans le périmètre d’évaluation européen. En France, l’évaluation poursuit une finalité différente. La CT apprécie notamment le service médical rendu (SMR) et l’amélioration du service médical rendu (ASMR) et estime la population cible.
Le SMR apprécie l’intérêt médical du médicament en vue de sa prise en charge par la solidarité nationale. L’ASMR apprécie le progrès thérapeutique apporté par rapport aux alternatives existantes. Cette appréciation relative repose notamment sur l’identification d’un comparateur cliniquement pertinent, la qualité de la démonstration, la quantité d’effet supplémentaire et sa pertinence clinique, la qualité de vie et le besoin médical.
Le JCA modifie donc la base de données disponible pour l’évaluation française, sans transformer une conclusion européenne en niveau de SMR ou d’ASMR.
Le dossier JCA devient une source de données pour l’évaluation française par la HAS
Le dossier JCA peut fournir une partie importante des données cliniques utilisées en France, sans se substituer au dossier national ni à l’appréciation de la Commission de la Transparence.
La France contribue à la définition du périmètre d’évaluation européen en formulant ses besoins nationaux en matière de PICO. Les données cliniques déjà structurées dans le dossier JCA peuvent ensuite être mobilisées pour l’évaluation française.
Cette articulation modifie la préparation du dossier national. Les résultats cliniques déjà documentés au niveau européen n’ont pas vocation à être reproduits à l’identique lorsqu’ils peuvent être réutilisés. Le dossier français doit en revanche construire l’argumentation correspondant aux questions nationales. Cette argumentation porte notamment sur :
- le contexte de la maladie et de la prise en charge en France ;
- le besoin médical ;
- les comparateurs pertinents pour la France ;
- la population cible ;
- les revendications de SMR et d’ASMR ;
- les éventuels écarts entre les données européennes disponibles et les attentes de l’évaluation française.
La principale synergie réside ainsi dans la réutilisation de données cliniques déjà structurées, et non dans la reprise d’une conclusion européenne.
Tarlatamab : sept PICO du JCA face à une question d’évaluation française plus ciblée
Le cas de tarlatamab montre d’abord un enjeu de périmètre : un JCA comportant plusieurs PICO doit être rapproché de la population et de la stratégie thérapeutique pertinentes pour la France.
Le JCA de tarlatamab chez les adultes atteints d’un cancer bronchique à petites cellules au stade étendu (CBPC-SE) comprend sept questions PICO. Les populations diffèrent notamment selon le moment de la progression après la première ligne de traitement et l’intervalle sans traitement. Les comparateurs varient également selon les PICO.
La base de données est donc hétérogène. Elle comprend l’essai randomisé DeLLphi-304 ainsi que plusieurs comparaisons indirectes : une méta-analyse en réseau, une MAIC non ancrée et une comparaison indirecte ancrée.
Dans le cadre de l’accès précoce en France, la question d’évaluation était plus ciblée. L’avis favorable de la Commission de la Transparence concernait les patients non éligibles à une reprise d’une chimiothérapie à base de platine.
Tarlatamab illustre ainsi une première conséquence concrète du scoping européen : toutes les PICO d’un JCA n’ont pas nécessairement la même pertinence pour l’évaluation française.
Lorsque la population visée en France correspond clairement à une PICO du JCA, les données cliniques européennes peuvent être plus directement mobilisables. Lorsque la question française recouvre plusieurs PICO, les données pertinentes sont davantage fragmentées et nécessitent une analyse nationale plus importante.
Tarlatamab montre les limites des comparaisons indirectes pour l’évaluation française
La présence d’une comparaison indirecte dans le dossier européen ne signifie pas qu’elle sera suffisamment robuste pour étayer l’évaluation française.
Pour tarlatamab, plusieurs méthodes de comparaison indirecte ont été utilisées selon les PICO. Certaines analyses présentaient toutefois des limites méthodologiques, notamment concernant l’hypothèse d’homogénéité pour la méta-analyse en réseau et le risque de biais de confusion pour la MAIC non ancrée. Ces comparaisons indirectes n’ont donc pas constitué l’élément déterminant de l’évaluation française en accès précoce.
La situation était différente pour les données comparatives directes issues de DeLLphi-304. L’essai randomisé reposait sur une analyse préspécifiée et une stratégie de contrôle de la multiplicité. Pour la survie globale, un hazard ratio de 0,6 avec p < 0,0001 a été rapporté. Des résultats concernant la dyspnée et la toux ont également été évalués dans le cadre de la stratégie hiérarchisée portant sur la qualité de vie.
Le passage du JCA à l’évaluation française ne consiste donc pas uniquement à rattacher les analyses disponibles à une PICO pertinente pour la France. Il faut également déterminer si la qualité méthodologique de chaque analyse permet d’étayer l’apport clinique du médicament dans la population concernée.
Tarlatamab met ainsi en évidence un enjeu de sélection des données : parmi un ensemble européen couvrant plusieurs PICO et plusieurs méthodes comparatives, quelles données sont suffisamment pertinentes et robustes pour l’évaluation française ?
Lurbinectédine : un seul PICO et un essai randomisé ne conduisent pas automatiquement à la même appréciation
Le cas de la lurbinectédine illustre une autre dimension du passage du JCA à la HAS : même lorsque la population, le comparateur et les données comparatives sont clairement alignés, l’appréciation nationale reste autonome.
La situation est moins fragmentée que pour tarlatamab. Le JCA de la lurbinectédine en association avec l’atézolizumab comprend une population et une PICO. Le comparateur est l’atézolizumab en monothérapie. Les données comparatives proviennent de l’essai de phase III randomisé et ouvert IMForte. Le dossier ne présente donc ni la multiplicité des PICO ni la même dépendance à des comparaisons indirectes que le cas de tarlatamab.
L’avis de la Commission de la Transparence sur la demande d’accès précoce a néanmoins été défavorable et la HAS a refusé l’autorisation. La divergence ne reposait pas sur la nécessité d’identifier une autre étude ou un autre comparateur, mais sur l’appréciation des données comparatives directes disponibles.
La lurbinectédine montre ainsi qu’un bon alignement structurel entre la PICO européenne et la question française ne conduit pas automatiquement à une appréciation identique des résultats.
Pour la lurbinectédine, le cut-off, les critères de jugement et la méthodologie influencent l’appréciation française
L’évaluation française de la lurbinectédine montre qu’un résultat statistique doit être interprété au regard de sa pertinence clinique et de la méthodologie de l’étude.
L’essai IMForte évaluait notamment la survie sans progression (SSP) et la survie globale (SG). Lors d’une première analyse, après environ 15 mois de suivi, le hazard ratio était de 0,54 pour la SSP avec p < 0,0001. Pour la SG, le hazard ratio était de 0,73 avec p = 0,0174. Lors d’une analyse ultérieure après environ 21 mois de suivi, les hazard ratios étaient respectivement de 0,56 pour la SSP et de 0,81 pour la SG ; pour la SG, la valeur de p nominale était de 0,0605.
Dans l’évaluation française, le résultat sur la SSP a été interprété en tenant compte des données de mortalité. Des questions méthodologiques ont également été examinées, notamment une modification tardive du protocole concernant la méthode statistique.
La différence entre les deux cas peut ainsi être résumée de manière simple :
Tarlatamab illustre un enjeu de sélection des données. La lurbinectédine illustre un enjeu d’interprétation des données.
Pour tarlatamab, il faut identifier parmi plusieurs PICO et plusieurs sources de données celles qui peuvent étayer la question française. Pour la lurbinectédine, une base comparative randomisée est disponible, mais sa portée clinique et méthodologique doit être appréciée selon les principes de la CT.
Tarlatamab et lurbinectédine illustrent deux modalités de passage du JCA à la HAS
Les deux premiers cas français montrent que l’utilisation nationale des données du JCA dépend à la fois de la structure du périmètre européen et de la nature de la démonstration clinique disponible.
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Critère |
Tarlatamab |
Lurbinectédine |
|---|---|---|
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Périmètre du JCA |
7 PICO |
1 PICO |
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Base de données |
Essai randomisé + comparaisons indirectes |
Essai direct randomisé de phase III |
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Question principale pour la France |
Quelles PICO et quelles comparaisons sont pertinentes au niveau national ? |
Comment apprécier les données directes au niveau national ? |
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Enjeu principal |
Sélection des PICO et des données |
Cut-off, méthodologie et pertinence clinique |
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Enseignement |
Toutes les analyses du JCA n’étayent pas nécessairement la question française |
L’alignement de la PICO n’empêche pas une appréciation nationale spécifique |
Ces deux configurations entraînent des risques différents pour la stratégie de génération de données.
Lorsque le JCA comporte de nombreuses PICO, il faut anticiper les populations et les comparateurs susceptibles d’être pertinents pour la France. Un dossier européen très complet peut sinon laisser subsister une fragilité sur la question déterminante pour le SMR ou l’ASMR.
Lorsque la PICO européenne et la question française sont largement alignées, le risque se déplace vers la qualité de la démonstration et son interprétation : choix de l’analyse, plan statistique, quantité d’effet, critères de jugement et pertinence clinique restent déterminants.
Le cas allemand de tovorafenib confirme le principe général avec un cadre national différent
En Allemagne également, les données issues du JCA ne sont pas automatiquement reprises dans l’évaluation nationale : pour tovorafenib, une MAIC non ancrée examinée dans le JCA n’a pas été retenue par le G-BA pour l’évaluation du bénéfice, tandis que la survie sans progression et la réponse tumorale ont été réexaminées au regard des exigences allemandes de pertinence pour les patients et d’opérationnalisation. La comparaison avec la France reste toutefois limitée, car les deux systèmes répondent à des questions différentes : la CT apprécie notamment le SMR et l’ASMR par rapport au comparateur cliniquement pertinent, alors que l’AMNOG repose sur l’évaluation nationale du bénéfice additionnel et, lorsqu’elle s’applique, sur la zweckmäßige Vergleichstherapie définie dans le cadre allemand.
Le comparateur cliniquement pertinent et le comparateur d’une PICO du JCA n’ont pas la même fonction
Un comparateur inclus dans une PICO européenne n’est pas automatiquement le comparateur déterminant pour l’évaluation française.
Pour la Commission de la Transparence, le comparateur cliniquement pertinent (CCP) est une intervention située au même niveau de la stratégie thérapeutique que le nouveau médicament et destinée aux mêmes patients. La comparaison au CCP constitue une étape importante de l’appréciation de l’ASMR.
Le scoping européen poursuit une autre logique : il rassemble dans le périmètre du JCA les besoins d’évaluation exprimés par les États membres. Un JCA peut donc comporter plusieurs populations et plusieurs comparateurs alors qu’une partie seulement de ce périmètre est déterminante pour la France.
Tarlatamab illustre directement cette différence. Sept PICO européennes ne correspondent pas à sept questions françaises de même importance.
Pour la stratégie de génération de données, l’enjeu n’est donc pas seulement de couvrir les comparateurs susceptibles d’apparaître dans le JCA. Il faut également déterminer si les données cliniques permettent une comparaison robuste avec le CCP pertinent dans la stratégie thérapeutique française.
La pertinence clinique reste une question d’évaluation française après le JCA
Un effet relatif décrit dans le JCA doit encore être apprécié en France au regard de la qualité de la démonstration, de la quantité d’effet et de sa pertinence clinique.
L’ASMR ne repose pas uniquement sur l’existence d’une différence entre deux groupes. La CT tient notamment compte de la qualité de la démonstration, de la quantité d’effet supplémentaire et de sa pertinence clinique, de la qualité de vie, de la tolérance et du besoin médical.
Le cas de la lurbinectédine illustre particulièrement cette étape. Une différence sur la SSP était observée dans l’essai randomisé, mais l’évaluation française a également pris en compte la SG, les décès, le cut-off des analyses et les aspects méthodologiques de l’étude.
La question nationale ne consiste donc pas seulement à déterminer : quels résultats sont disponibles dans le JCA ? Elle consiste aussi à déterminer :
Quels résultats peuvent étayer le SMR et l’ASMR dans le contexte de l’évaluation française ?
Cette distinction structure le passage du dossier européen au dossier de transparence français.
Le JCA doit être transformé en une argumentation française cohérente pour le SMR et l’ASMR
Le JCA fournit une base clinique commune, mais l’évaluation française nécessite une argumentation cohérente reliant les données européennes au SMR, à l’ASMR et à la population cible.
Le passage peut être résumé ainsi :
- JCA européen : PICO européennes et données cliniques communes ;
- Évaluation française : PICO pertinente(s) et comparateur cliniquement pertinent ;
- appréciation de la qualité de la démonstration, de la quantité d’effet et de la pertinence clinique ;
- SMR + ASMR + population cible.
La valeur ajoutée du travail national ne réside donc pas dans la répétition exhaustive de toutes les données cliniques déjà présentées au niveau européen. Elle réside dans leur mise en perspective selon les critères de la Commission de la Transparence.
Tarlatamab et la lurbinectédine représentent deux points de départ différents. Pour tarlatamab, il faut extraire d’un périmètre européen complexe les données pertinentes pour la France. Pour la lurbinectédine, l’enjeu porte davantage sur l’appréciation française d’une base comparative directe relativement claire.
Une stratégie prête pour le JCA n’est pas automatiquement prête pour l’évaluation par la HAS
Une stratégie de génération de données conçue pour répondre au JCA ne garantit pas à elle seule une démonstration adaptée à l’évaluation française.
Le JCA et la HAS ne constituent pas pour autant deux univers de données séparés. La réutilisation structurée des données cliniques européennes peut réduire les duplications et faciliter la préparation nationale.
L’enjeu stratégique consiste donc à identifier suffisamment tôt quelles données européennes seront directement mobilisables en France et quels éléments devront faire l’objet d’une analyse ou d’une argumentation nationale spécifique. Les principaux points d’attention sont :
- les PICO susceptibles d’être pertinentes pour la France ;
- le comparateur cliniquement pertinent ;
- la disponibilité d’une comparaison directe ;
- la robustesse méthodologique des comparaisons indirectes ;
- la pertinence clinique des critères de jugement ;
- la quantité d’effet et la qualité de vie ;
- la population cible en France ;
- les actualisations des données entre le JCA et l’évaluation nationale.
Le dossier de transparence ne peut corriger que partiellement des lacunes fondamentales de la génération de données. Si un CCP important n’a pas été suffisamment documenté ou si les critères de jugement ne permettent pas d’étayer la question française, la difficulté apparaît avant même la soumission à la HAS.
Six questions pour anticiper le passage du JCA à l’évaluation française
Les premières expériences françaises font ressortir six questions particulièrement importantes pour la planification de la génération de données :
- Quelles PICO du JCA sont susceptibles d’être réellement pertinentes pour l’évaluation française ?
- Le développement clinique couvre-t-il le comparateur cliniquement pertinent attendu en France ?
- Quelles données comparatives directes peuvent étayer le SMR et l’ASMR ?
- Les comparaisons indirectes nécessaires sont-elles méthodologiquement robustes et adaptées à la question française ?
- Les critères de jugement, la quantité d’effet et les données de qualité de vie sont-ils non seulement disponibles dans le JCA, mais également pertinents pour la CT ?
- Quels éléments français relatifs à la population cible, au contexte de prise en charge et aux actualisations des données doivent être préparés en complément du JCA ?
La préparation de l’évaluation française commence donc avant la finalisation du JCA. Les scénarios de PICO, le paysage des comparateurs et les attentes nationales doivent être intégrés suffisamment tôt dans la stratégie de génération de données.
